REVUE DE PRESSE

UN COUP D’ŒIL DANS LE RÉTRO

publié le 22/09/2020
(Sortie de rue de Ramonville)


Dans le cadre des Sorties de rue de Ramonville – 33ème édition du festival organisé par l’association Arto, adaptée à la crise sanitaire – la Société Protectrice de Petites Idées est attendue place du Canal. Pour cette unique représentation de Heavy Motors, le public est installé en arc de cercle, face à une esplanade rappelant l’avant d’un bateau. Pourtant, c’est un tout autre voyage que propose la compagnie bretonne SPPI. Un périple sans permis, mais avec du faux gazon, des rubans de GRS et des surprises chorégraphiques.

 

Tout est permis

 

Elle arrive en cahotant, fait son tour de piste en toussant, crache au rythme de la chanson Aline, qui semble sortir d’une vieille radio à la voix éraillée. Elle est un peu rebelle, mais elle défile avec style. Elle, c’est cette petite voiture sans permis, qui abrite trois énergumènes pas peu fier·e·s de leur carrosse. Après cette entrée en fanfare Christophesque, il est l’heure des présentations. « Eh salut, nous sommes arrivé·e·s », annonce au micro le moustachu. Tout·e·s trois sont vêtu·e·s de survêtements colorés et portent des « bananes » à paillettes. Sur une musique rappelant les fêtes foraines des années quatre-vingt-dix, les comédien·ne·s exécutent une danse digne de l’émission Gym Tonic, ou d’un show des salons de l’automobile. Il y a Jimmy, Jennifer ou Stéphanie, mais surtout, « il y a Elle ». « Elle est grise, elle est belle, il y a deux portes, il y a un coffre » : l’énumération des incroyables fonctionnalités du bolide donne lieu à une série de gags chorégraphiés – jets d’objets, chutes, petits coups vaches entre ami·e·s. Avec la frénésie d’un enfant passionné, Jimmy cherche sans cesse ce qu’il pourrait encore nous montrer – « et y’a quoi d’autre, y’a quoi d’autre ? ». Car le trio, monté sur ressorts, n’a qu’un seul objectif : dévoiler au public ce qu’Elle a dans le ventre. À grand renfort de LEDs, de chansons de Christophe, et de vêtements plus kitsch les uns que les autres, les prouesses automobiles s’enchaînent. Pourtant, rien ne se passe comme prévu. Les accidents – de voiture, entre autres – se multiplient, émaillant cette démonstration millimétrée. Mais rien ne décourage ces amoureux·ses du bolidage aérobique. L’apparition, presque magique, des premiers rubans de GRS (Gymnastique Rythmique et Sportive) signe le glissement vers un univers plus foutraque. Les personnages sont alors victimes d’une série de bugs indomptables. Pourtant, Jimmy l’avait dit : « il faut toujours réviser le moteur ». Cette convention tuning tourne à la virée sanglante, mais le trio tient bon, jusqu’au « bouquet final ». Parce que même si rien ne fonctionne, tout est permis.

 

Réponse A : « je peux m’engager ? »

Les trois comédien·ne·s, à l’instar de leurs personnages, ne se refusent rien. S’il·elles restent fidèles à l’esthétique kitsch instaurée dès les premières minutes, il·elles s’offrent le voyage vers d’autres genres. Animé·e·s d’une énergie burlesque, façon Buster Keaton, les interprètes manient avec élégance le principe du gag. Heavy Motors est avant tout un spectacle corporel, jouant sur la chorégraphie de l’accident et la physique de l’imprévu. L’exécution de ce ballet automobile requiert donc la maîtrise de certaines techniques, propres au cirque et au jeu du clown. Et tou·te·s trois, pourtant singuliers dans leurs corporalités et dans leurs présences, embrassent avec adresse cette pluridisciplinarité. L’accumulation de symboles liés de près ou de loin à un univers ringard, ou du moins rétro – LEDs sur la voiture, chansons de Christophe, bananes à la taille, vêtements, danses, rubans de GRS, etc. – situent d’emblée le spectacle dans un registre décalé. Il ne s’agit pas en effet de juger des modes ou des pratiques, mais plutôt de s’amuser avec leurs codes, et d’en fabriquer un objet à part entière. Ce monde n’entre jamais en friction avec les personnages qui l’habitent : même les déboires qu’il·elles connaissent semblent faire partie de leur langage. Si les gags – tomber, se faire renverser, se cogner contre la portière, etc. – restent assez classiques, ils n’en sont pas moins cocasses et surprenants, car toujours sur le mode de la surenchère. Heavy Motors est aussi un spectacle de surprises, empruntant ses codes à ceux de la magie – l’attention du public est attirée ailleurs pendant que l’un·e change de vêtement ou prend son accessoire dans la voiture pour le tour suivant. Ce show, loin de se regarder le nombril, manœuvre avec précision le regard de l’assistance – « et y’a toi, parce qu’avec toi nous sommes un de plus ! », s’enthousiasme Jimmy en s’adressant directement à l’assemblée. Ce foisonnement de trouvailles chorégraphico-automobiles, qui constituent un langage à elles seules, n’empêchent pas l’apparition du verbe. Au-delà des annonces faites au public, chaque personnage laisse échapper quelques phrases ou onomatopées – qui semblent si spontanées que l’on croirait de l’improvisation. Certains échanges, plus écrits, virent à l’absurde – par exemple, lorsqu’une voix off répète, façon code de la route : « je peux m’engager ? ».
Oui, la Société Protectrice de Petites Idées peut s’engager. Car si Heavy Motors est, à première vue, une simple virée en tacot destinée à provoquer le rire, c’est aussi – par sa manière de décloisonner les pratiques – un objet politique. La compagnie parvient avec délice – et sans permis – à s’affranchir des limites pour explorer les bas-côtés.

Lucie Dumas

Dans le cadre du Festival Humour et Eau salée de Saint-Georges-De-Didonne  

Heavy Motors  

Société Protectrice de Petites Idées  

Les 2 et 3 Août 2018 

Ils ont des tronches de jeunes loubards, d’électrons libres déjantés, il faut qu’ils défoncent le paysage, qu’ils sortent du gond, ils sont trois, deux filles et un garçon qui ne font qu’un avec leur cabriolet, leur cheval de cirque, leur voiture sans permis laquelle vue de près est absolument anodine, voire inoffensive. 
Remplacez le moteur d’une gentille petite voiture par celui de jeunes fous, attendez-vous à une éructation hors normes, à des catastrophes tragi-comiques.
Aussi lestes que des chats, aussi aboyeurs que de jeunes loups, ils donnent l’impression d’avoir juré de lui faire rendre l’âme à cette bagnole qui tel un objet de désir sans défense est livrée à la furie de leurs instincts d’acrobates, de danseurs, et même de chanteurs, plus dingues que des singes.
Le ballet que nous offre les trois compères est monstrueux, indescriptible. Nous pourrions penser qu’il y a dans la composition chimique de l’explosif, une peu de moelle d’Antonin Artaud dissoute dans celle de Jacques Tati. Mais reconnaissons que ces références sont un peu intellos. 
C’est un ballet de la belle (la voiture) et les bêtes (leurs occupants) un conte endiablé urbain, qui n’a pas d’autre horizon qu’un imaginaire disjoncté, avec ces casseroles du passé, des romances des années 90, aussi intemporelles que la barbe à papa.
Dans la cour de récréation de l’Ecole Jean Zay, en pleine chaleur, les trois artistes ont médusé les spectateurs. Ce fut une véritable tempête sous un soleil ardent, un feu d’artifice circassien, dionysiaque 


Paris, le 10 Août 2018

 

Evelyne Trân